jeudi 2 avril 2015

Tant va la cruche à l'eau...

Les consultations pour burn-out. Elles se ressemblent toutes. Nous en avons tant. Beaucoup trop.
Quand j'étais remplaçante et que je faisais des bonnes grosses semaines j'en voyais plusieurs par semaine. En rempla régulier j'en ai suivi plusieurs au long cours. Depuis mon installation, je n'ai pas encore beaucoup de patients mais j'en suis déjà deux.
A notre époque bénie où le management par la pression est devenue la norme en entreprise, quoi de moins étonnant... Les travailleurs frontaliers ayant tenté leur chance en Suisse sont les plus exposés.

La dernière en date, je l'ai vue ce matin, pour la deuxième fois, au bout de sa première période d'arrêt de travail de 15 jours.
Executive woman, la quarantaine soignée, 4 enfants, gérante d'une filiale d'une grosse société. Et là tout s'écroule.

Ces consultations ont toutes des points communs. Il y a des phrases que tous les patients me disent, et d'autres que moi je prononce à chaque fois.Il y a quasiment toujours des larmes.
"Docteur je n'en peux plus. Je ne dors plus, j'y pense toute la nuit. Je ne peux plus aller travailler. Dès le matin, dans la voiture, j'ai la gorge serrée/la boule au ventre/je pleure/j'ai la nausée..."
"J'ai donné xx années à cette entreprise, je me suis impliqué/e, j'y ai mis beaucoup d'énergie. Ça ne peut pas se terminer comme ça."
"Je n'ai plus aucune reconnaissance dans mon travail. Quand j'atteins les objectifs fixés on m'en assigne d'autres encore plus élevés."
"Il y a déjà xx personnes en arrêt de travail dans mon service. Elles n'ont pas été remplacées bien sûr, on nous a donné leur part de travail."
"On m'envoie des mails/on m'appelle chez moi à 21h/22h/le dimanche (y compris pendant l'arrêt de travail), et je ne peux pas m'empêcher de répondre... Je n'arrive pas à débrancher le portable, à ne pas ouvrir la boîte mail. J'ai mauvaise conscience d'être absent/e, je culpabilise."
"Non non docteur je ne peux pas m'arrêter. Comment vont-ils faire?
-Et si vous aviez eu un accident de voiture?
-Oui je sais mais...
-Ben c'est pareil. Vous n'êtes PAS DISPONIBLE. Vous connaissez l'expression "Les cimetières sont pleins de gens indispensables"?
-Oui docteur, mais vraiment, moi c'est pas pareil.
-Si Si c'est exactement pareil. Vraiment. On va commencer par un arrêt de 2 semaines.
-QUOI deux semaines? Oh non Docteur c'est trop long, vous ne croyez pas qu'une semaine ça suffirait?
-Je suis sûre que non."
Et de fait l'arrêt de 2 semaines n'est que le début d'une série de prolongations qui dureront en général plusieurs mois.

Selon l'intensité des troubles, les désirs du patient, on n'arrive ou pas à gérer la période sans médicaments. Parfois on est obligé de passer par les anxiolytiques +/- somnifères, tant la personne est perturbée dans sa vie quotidienne. Parfois quand les choses sont enkystées on est obligés d'en venir aux anti-dépresseurs. Parfois on arrive à faire sans rien.

Ce sont toujours des consultations longues et éprouvantes. Au minimum 45 minutes d'écoute, de soutien et de dialogue. Démonter l'impression du patient d'être un faible, d'avoir failli parce que "je comprends pas docteur pourtant ce n'est pas mon genre de craquer... J'ai toujours géré/tenu la barque... Je ne pensais pas que ça pouvait m'arriver à moi!"
Oui, jusqu'au jour où. Chacun a ses limites, qu'il/elle rencontre plus ou moins tard.
Je dis toujours à ces patients que je vois des gens dans la même situation qu'eux plusieurs fois par semaine. Ça les étonne mais les soulage de savoir qu'ils ne sont pas seuls.

Je les arrête toujours pour 2 semaines d'emblée, malgré leurs protestations. Au bout des 2 semaines ils reviennent me demander de prolonger... Pendant ces 2 semaines, je leur donne des consignes claires: éteindre le portable professionnel, ne pas ouvrir la boîte mail (ce qui est plus ou moins bien respecté...). Pendant les premiers jours, ne rien faire hormis se reposer. Dormir tout son saoul. Avec cachets si besoin. Si ça doit passer par 24-48h au lit d'affilée, so be it.
Ensuite, utiliser le reste de l'arrêt pour se consacrer à soi. S'occuper de soi, et se faire plaisir. Sortir se promener, faire du sport, du shopping, aller nager, au cinéma, chez le coiffeur ou l'esthéticienne, n'importe quoi du moment que c'est par plaisir.
Ma patiente de ce matin a trouvé son repos dans la cuisine et le jardinage. "Je suis allée au marché, ça faisait des années que je ne l'avais pas fait... J'ai levé les yeux et regardé les arbres, je me suis dit purée ça fait combien de temps que je n'ai pas vu un magnolia en fleur?!"
Les jeunes parents retrouvent le plaisir d'être à la sortie de l'école pour chercher leurs enfants, d'avoir du temps pour jouer avec eux. Ma patiente de ce matin était toute heureuse de me raconter la partie de Monopoly qui avait fait tant plaisir à son fils de 12 ans.

Au bout de quelques semaines, quand la personne a pu lâcher prise, reprendre un peu pied, je commence à les encourager à envisager leur avenir professionnel. En général ils ne peuvent plus concevoir de retourner reprendre leur poste précédent. La plupart du temps, l'employeur bien entendu ne veut pas licencier, et préfère jouer le pourrissement de la situation jusqu'à ce que l'employé démissionne de lui-même. Vient alors le temps des consultations chez le médecin du travail, de l'inspection du travail, parfois des prud'hommes. Certains patients ont facilement des idées de reconversion. D'autres sont tellement vidés qu'ils n'arrivent pas à envisager quoi que ce soit. Certains ont des compétences qui font qu'il est très difficile pour eux d'espérer trouver un autre emploi, surtout en nos temps bénis de pas-très-plein-emploi... Dans ces cas il arrive que la situation stagne pendant des mois et des mois...

Ces patients font partie de nos nombreux contemporains qui sont à la base en bonne santé mais sont rendus malades par la société dans laquelle nous vivons, qui est elle-même malade à un stade avancé.
Je suis maintenant habituée à épauler ces patients, avec plus ou moins de succès, mais je suis toujours impressionnée par les dégâts qu'un travail peut provoquer sur une vie.
J'aimerais que les employeurs comprennent qu'un employé heureux au travail est plus productif qu'un employé pressuré jusqu'à la moelle. J'aimerais faire beaucoup moins de ces consultations de burn-out.

Pour s'informer: http://www.burnout-info.ch/fr/
 Syndrome d'épuisement professionnel sur Wikipedia  (une grosse bibliographie en fin d'article

2 commentaires:

  1. Bonjour,
    Attention danger pour le médecin de prendre en charge les burnout. En effet à en avoir trop dans sa patientèle le résultat est sans appel :http://www.voixmedicales.fr/forum/viewtopic.php?id=11, et à la fin du fin les articles L.162-1-14 et L.162-1-15 du code de la sécurité sociale et la sanction punitive : la mise sous accord préalable.
    Nathalie Péronnet Salaün

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  2. Le burnout est une vraie maladie qui est trop souvent négligée. Les entreprises devraient mieux gérer leurs effectifs et s'assurer de leur bien-être. Elles devraient aussi être sensibilisées.

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